Vues par satellite, les rues et les îles de la baie de San Francisco forment un ennéagone dont le point culminant est la Transamerica Pyramid, gratte-ciel le plus emblématique de la ville. L’auteur canadien Scott Onstott, qui a fait cette découverte, associe cette forme géométrique à l’Ennéade égyptienne et ses neuf divinités. Par un curieux hasard, San Francisco est aussi connue pour être un centre de diffusion de l’Ennéagramme, l’une des nombreuses techniques de développement personnel qui ont émergé en Californie au cours des années 1970. Cet article se penchera d’abord sur la configuration de la ville de San Francisco pour ensuite explorer le symbolisme qui y est associé.
Le plan directeur
L’angle de 40 degrés formé par l’avenue Columbus et les rues adjacentes résulte de la planification d’une ville en forte croissance, sous la direction de l’arpenteur franc-maçon Jasper O’Farrell, entre 1847 et 1870.
L’ennéagone découvert par Scott Onstott épouse non seulement le tracé des rues de la vieille ville, mais également celui de Treasure Island, une île artificielle dont la construction a débuté en 1936 pour abriter une exposition internationale et un futur aérodrome. Aucune source ne permet cependant de déterminer pourquoi les ingénieurs de l’époque auraient tenu à remblayer la baie de San Francisco avec une orientation propice à créer une figure géométrique visible uniquement à très haute altitude. Serait-ce pour compléter un grand dessein maçonnique dont la dimension nous échappe? Chose certaine, il y a continuité avec le plan directeur établi par O’Farrell.
Pour valider la découverte de Scott Onstott dans Google Earth, j’ai placé un premier repère sur la Transamerica Pyramid, puis un second à l’intersection des l’avenue Columbus et de la rue Mason. À partir de ces deux points initiaux, l’IA a généré un ennéagone aux contours parfaitement réguliers, mais trop petit pour épouser le contour de Treasure Island. J’ai donc placé le deuxième point à l’intersection de la rue Taylor, tout près de la célèbre plaque tournante du Cable Car Powell-Mason, et obtenu le résultat ci-dessous. La face nord-est de l’ennéagone suit précisément la rive de Treasure Island.
L’Ennéade selon Onstott
La symplanicité, en tant que coïncidence ou série de coïncidences apparaissant sur une carte géographique, ne joue aucun rôle dans la configuration initiale des rues de San Francisco. Comme nous l’avons vu, celle-ci résulte d’une planification rigoureuse servant à mettre de l’ordre dans le chaos immobilier de la ruée vers l’or.
Or, la symplanicité se définit aussi comme l’apparition de lignes de sens symboliques sur les cartes géographiques. À ce titre, Scott Onstott applique à l’ennéagone de San Francisco une grille de lecture héritée de l’Égypte ancienne, en associant le créateur de l’univers Atoum au premier vertex orienté nord, alors que la pyramide Transamerica, située au sixième vertex, correspondrait à Osiris, souverain de l’au-delà ou juge des âmes selon les interprétations. Voilà une association intéressante, sachant que Transamerica est une compagnie d’assurance versant des prestations en cas de décès!
J’ai découvert un polygone à neuf côtés inscrit dans San Francisco, qui entre en résonance avec l’Ennéade. J’ai attribué le chiffre 1 au créateur Atoum. [...] Ma stratégie a donc consisté à attribuer les dieux de haut en bas, de manière équivalente de chaque côté du diagramme. [...] La Transamerica Pyramid se trouve au sommet correspondant à Osiris dans l’Ennéade. En se déplaçant dans le sens des aiguilles d’une montre, Columbus Avenue longe l’arête qui part de la pyramide; le plus ancien réseau de rues de la ville est parallèle à l’arête suivante; le sommet supérieur de l’ennéagone pointe directement vers le nord; et l’emplacement, l’orientation et la longueur de l’arête de Treasure Island correspondent à ceux de l’arête correspondante du diagramme.
— Scott Onstott, Taking Measure: Explorations in Number, Architecture, and Consciousness, 2012, pp. 8-9. Traduction libre.
L’Ennéagramme en psychologie populaire
Le concept moderne de l’ennéagramme trouve ses origines dans les enseignements du philosophe mystique George Gurdjieff, qui introduit au début du 20e siècle un symbole à neuf points dans le cadre de son système de connaissance de soi. Chez Gurdjieff, toutefois, l’ennéagramme n’est pas encore un modèle de personnalité. Le lien entre ce symbole et une typologie psychologique viendra plus tard.
Dans les années 1960 et 1970, le Bolivien Oscar Ichazo élabore une série de systèmes psychologiques et spirituels qu’il regroupe sous le terme d’Ennéagramme de la personnalité (écrit avec une majuscule). Il associe les neuf points du symbole à neuf types de personnalité. Le psychiatre chilien Claudio Naranjo Cohen, formé auprès d’Ichazo, contribue ensuite à développer et à diffuser cette approche en la reliant à la psychologie moderne. C’est ce qu’on appelle l’École d’Arica.
C’est dans la région de San Francisco – à Berkeley, à l’école de Palo Alto, et à l’Institut Esalen plus particulièrement – que l’Ennéagramme contemporain prend racine. Naranjo Cohen y enseigne son système à partir des années 1970, formant un cercle d’élèves qui contribuera à sa diffusion en Amérique du Nord. L’Ennéagramme passe ainsi d’un enseignement relativement confidentiel à une typologie de la personnalité largement connue, mais parfois qualifiée de pseudoscience. Il rejoint la Gestalt-thérapie, la psychologie transpersonnelle, le mouvement du potentiel humain et le biofeedback au rayon des des techniques de croissances personnelle popularisées en Californie.
À propos de Treasure Island
L’histoire de cette île artificielle mérite qu’on s’y attarde un peu. Bâtie sur les hauts-fonds adjacents à l’île naturelle de Yerba Buena, elle a accueilli l’Exposition internationale du Golden Gate en 1939 et 1940, pour ensuite devenir une base navale durant la Seconde Guerre mondiale.
La Tour du Soleil constituait l’un des symboles centraux de l’exposition. Son architecture mêlait Art déco et motifs inspirés du pourtour du Pacifique. On retrouvait à son sommet un phénix doré, symbole de la renaissance de San Francisco après le séisme de 1906.
La statue Pacifica, œuvre de Ralph Stackpole, représentait une figure féminine incarnant l’unité et la paix entre les peuples du Pacifique. Pacifica personnifiait le message politique et culturel de l’exposition : faire de San Francisco une porte entre les deux rives du Pacifique et promouvoir leur rapprochement. De quoi préparer les esprits à la signature de la Charte des Nations-Unies dans cette même ville en 1945.
En conclusion
San Francisco et sa région demeurent l’épicentre du mouvement LGBTQ, de la contre-culture, de l’industrie des TI, de la cybersécurité et de la réalité synthétique qui nous est imposée via les algorithmes. Cette ville a vu naître l’ONU, une organisation de plus en plus discréditée et impuissante à assurer la paix mondiale.
Avec sa pseudo-divinité nommée Pacifica, ses pavillons de pays riverains du Pacifique et son secteur du divertissement nommé Gayway, l’exposition internationale de la « Porte dorée » annonçait déjà ces orientations en 1939. Au cours des décennies suivantes, la région a accueilli quantité de thérapies et de mouvements spirituels associés au Nouvel Âge.
Scott Onstott a appliqué des divinités égyptiennes sur l’ennéagone de San Francisco. Du point de vue de la symplanicité, la pertinence de son interprétation est discutable, mais il reste que la figure géométrique qu’il a découverte est bien réelle. L’ennéagone nous interroge sur le rôle de San Francisco à l’échelle collective, au même titre que l’Ennéagramme de la « pop psychologie » permet de caractériser les individus.